24.11.2017 / Articles / Formation et recherche / in puncto

in puncto... doing business

Est-ce bien raisonnable de priver notre économie des talents étrangers que nous avons formé dans nos universités et nos hautes écoles ?

Dans le monde politique et économique, il est courant d'entendre que la Suisse est « un modèle de réussite ». Dans la plupart des cas, cette affirmation renvoie à des classements impressionnants dans lesquels la Suisse figure effectivement en excellente position. Qu'il s'agisse d'innovation, de compétitivité, de formation, de revenu par habitant, de sécurité, ou que l'on se pose la question de savoir dans quels pays il fait bon vivre, la Suisse est toujours largement en tête. C’est bon signe. Cela permet aussi parfois de constater que la Suisse n'a pas fait que des erreurs au cours des dernières décennies dans le domaine politique, économique et sociétal. Et ce, en dépit des lamentations et des cris alarmistes de certains dans ce pays.

Malgré tout, il n'y a pas lieu de se reposer sur ses lauriers. En effet, pour ce qui est de l'indice de la Banque mondiale sur la facilité à faire des affaires, la Suisse n'est plus en pole position. Cet indice note si les conditions cadres du pays en question favorisent ou non l'activité économique et l'entreprenariat. La Suisse est actuellement au 33e rang de ce classement. Loin derrière des pays comme la Macédoine (11e) et l'Estonie (12e) et même derrière la Malaisie (24e) et l'île Maurice (25e). Vous vous y attendiez ?

Bien sûr, la Banque mondiale a fortement mis l'accent sur des facteurs qui peuvent avoir plus d'influence dans des pays qui ont un niveau de développement moins élevé que la Suisse, dans lequel les conditions cadres considérées existent déjà en grande partie et ont permis la prospérité. Il serait quand même bon que les responsables politiques prennent au sérieux ces indicateurs et tentent d'améliorer la situation. Il y a beaucoup de choses que nous savons faire correctement en Suisse, mais nous avons encore de la marge pour les améliorer ou fixer d'autres priorités. Voici deux exemples.

Les universités suisses font partie des meilleures au monde. Elles attirent donc de jeunes talents qui comptent parmi les meilleurs au niveau mondial. Pour les diplômés venant de pays tiers (les Etats qui ne font pas partie de l'espace européen de libre circulation des personnes), la situation devient critique en Suisse lorsqu'ils ont achevé leurs études. Ils sont tenus de quitter le territoire de la Suisse dans les 3 mois qui suivent la fin de leurs études. Cela veut dire que des talents issus de tous les continents, sauf l'Europe, qui ont reçu une excellente formation en Suisse n'apportent en majeure partie aucun avantage à la Suisse. D'un autre côté, les entreprises suisses cherchent désespérément du personnel hautement qualifié et ont du mal à s'en sortir à cause du cadre étroit des contingents fixés. La Suisse est le seul pays qui se permet un tel gaspillage de ressources, une fuite des cerveaux.

Deuxième exemple : l'Estonie est le pays numéro un de la numérisation en Europe. L'administration électronique y est largement plus avancée que partout ailleurs. Les ordinateurs, les smartphones et les tablettes font partie du quotidien dans les écoles estoniennes. Depuis 1999, toutes les écoles sont connectées à Internet. A partir de 2020, tous les livres scolaires existeront sous forme numérique. « Il ne s'agit pas de tout numériser. Nous voulons apprendre aux enfants comment tirer le meilleur profit de la technologie ». Bien sûr qu'il existe des écoles estoniennes où l'enseignant est face à ses élèves et où on utilise des cahiers et des livres, comme l'indique un directeur d'école estonien (Spiegel online 8.11.17). Mais les Estoniens sont les enfants prodiges du numérique en Europe.

Il se peut que ces deux exemples expliquent partiellement le classement insatisfaisant de la Suisse. En tout cas, cela nous donne à réfléchir sur la pertinence pour l'avenir de cette volonté que nous avons en Suisse de se priver de têtes bien faites, après avoir dispensé une formation, alors que l'économie pourrait en profiter. Nous pouvons aussi nous demander si nous fixons vraiment les bonnes priorités en discutant à l'infini de la place qu'il faut accorder à telle ou telle matière dans le programme et à quel moment.