08.02.2018 / Articles / Formation et recherche / inpuncto

À propos de... Puritanisme

Le puritanisme du politiquement correct se mue de manière subtile en un totalitarisme qui met en danger la liberté de l'art, mais aussi, en définitive, la liberté d'expression dans la démocratie occidentale.

À Berlin, le Sénat académique de la « Alice Salomon Hochschule » a décidé d’effacer de la façade du bâtiment de l’établissement un poème en espagnol de l'écrivain suisse Eugen Gomringer. Qu’est-ce qui a motivé cette décision? Des plaintes des cercles féministes de gauche, qui soutenaient que ce poème pouvait être perçu comme sexiste. En voici la traduction française: « Des Avenues / Des avenues et des fleurs. / Des fleurs. / Des fleurs et des femmes. / Des avenues. / Des avenues et des femmes. / Des avenues et des fleurs et des femmes et un admirateur. » Je laisse à chaque lecteur et à chaque lectrice le soin d’apprécier dans quelle mesure ce poème met en danger l’harmonie de la cohabitation en Allemagne, et de juger de sa nature hautement discriminatoire, qui nécessiterait une suppression pure et simple, avec effet immédiat. Contrairement à certains gros titres et récits dans les médias, je ne considère pas ce poème comme une menace aux bonnes mœurs. Mais l’art est toujours une affaire de goût.

À Manchester, la conservatrice de la « Manchester Art Gallery » a décidé de retirer des œuvres exposées une peinture mythologique du XIXe siècle représentant des nymphes tentant de séduire un homme. Parce qu’elle présente une image négative de la femme.

Dans les bibliothèques des universités américaines, certaines des œuvres de Shakespeare comportent une mise en garde sur le caractère antisémite ou raciste de plusieurs de leurs passages.

Il y a encore d’autres épisodes tout aussi absurdes. Tout cela pourrait être considéré comme des actions ridicules d'idéologues crispés. Il n’empêche que la position sous-jacente n’augure rien de bon. Le puritanisme du politiquement correct se mue de manière subtile en un totalitarisme qui met en danger la liberté de l'art, mais aussi, en définitive, la liberté d'expression dans la démocratie occidentale.

Alors que je prenais récemment connaissance de ces différentes informations, je me suis soudain souvenu de mon séjour à Florence, il y a deux ans, où j’ai visité encore une fois la Galerie des Offices, qui abrite de magnifiques œuvres d'art de l'histoire culturelle européenne. Parmi ces nombreux chefs-d'œuvre se trouve notamment « L’Annonciation » de Raphaël. Si vous contemplez ce tableau avec la méfiance jacobine des puritains modernes, vous ne pouvez totalement réfuter la cour de l'Archange Gabriel pour gagner l’amour de Marie. La théologie sécularisée et humanisée de la Renaissance. Ce faisant, Raphaël a souligné la dignité de l'homme, aussi et surtout devant Dieu. Mais, du point de vue de certains contemporains de l'époque, cet art était « impie ».

Devant la Galerie des Offices, j'ai vu des véhicules blindés et des soldats armés. Ils sont là depuis longtemps, depuis que l'Occident a été frappé par les attentats. Ils protègent l'art occidental de ceux qui semblent aujourd'hui considérer de nouveau ces œuvres comme de l’art impie. Ils les protègent de ceux qui, par exemple, ont détruit des monuments culturels assyriens centenaires à Mossoul. Ils protègent la culture européenne de l'iconoclasme puritain islamiste.

Manifestement, point n'est besoin d’islamistes pour se débarrasser de l’art européen dans d’autres villes d’Europe. Les puristes occidentaux s’en chargent très bien eux-mêmes. On recouvre l'art occidental, on le décroche, on le cache, car il pourrait offenser certaines personnes. Ou on ajoute une mention ridicule sur les éventuels risques et les effets secondaires, comme sur les paquets de cigarettes. Si l’amour de l'art ne doit pas être interdit, on devrait toutefois être rongé par notre mauvaise conscience. Dans l'espoir que cela ait un effet préventif et qu'on s’éloigne de l’art à l'avenir.

Le Siècle des Lumières a libéré l’homme de la mise sous tutelle et de l'oppression d’autorités autoproclamées, comme le clergé, qui voulait lui imposer un style de vie bien défini. Aujourd'hui, les grands prêtres du puritanisme ne sont plus les églises. Dans les musées du Vatican, heureusement, il y a encore de l'art occidental non censuré : une véritable épine dans le pied des idéologies actuelles. Le clergé n'est plus le censeur autoproclamé. En comparaison, le Vatican est devenu un havre de paix pour la libre présentation des trésors culturels occidentaux. Qui l’eût cru !  Aujourd'hui, ce n'est plus l'Église, mais les fondamentalistes islamistes ou puritains modernes qui qualifient l'art et la culture occidentaux d' « impie » ou de « sexiste », et qui veulent les interdire ou les détruire. Ils ont en commun leurs attitudes totalitaires et leur retour à des positions pré-éclairées. Tout au long de l'histoire, les iconoclasmes ont souvent été le signe avant-coureur du pire. La plupart du temps, ce n'est pas que l'art qu’on a voulu interdire. Résistons à ce qui ne fait encore que commencer !