06.04.2016 Articles Formation et recherche langues nationales, langue étrangère, école

« Une attaque frontale contre la cohésion nationale »

Le gouvernement thurgovien a décidé de supprimer l’apprentissage d’une deuxième langue nationale à l’école primaire, déclenchant ainsi une vague de protestations. Interview de Christophe Darbellay.

Que pensez-vous de la décision du gouvernement thurgovien ?

Je suis déçu et choqué par cette décision. C'est une attaque frontale contre la cohésion nationale. De la part d'un canton où l'UDC est le premier parti autoproclamé défenseur des valeurs suisses, c'est étonnant. La Thurgovie se dit souvent périphérique, délaissée par Berne et la Suisse. Je comprends d'autant moins cette décision dans ce contexte. Dans les affaires, l'anglais est devenu depuis longtemps la langue nationale. En politique, on a gardé jusqu'ici quelques égards pour les minorités linguistiques. Tout fout le camp. 

Quelles sont les conséquences pour la cohésion nationale ?

C'est un précédent, un tabou brisé sur les bords du Lac de Constance. Il pourrait donner des ailes à d'autres adeptes de la loi du moindre effort. Il faut être vigilant. J'espère que le Conseil fédéral trouve des mots forts et des mots justes pour éviter d'autres dérives. 

L’apprentissage de l’anglais est pourtant maintenu. Comment concilier l’apprentissage des langues nationales et étrangères ?

Il n'y a pas d'antinomie. Plus un enfant entre tôt en contact avec une ou plusieurs langues, plus son apprentissage s'en trouvera facilité. Les capacités d'apprentissage des enfants sont nettement plus grandes qu'on ne l'imagine. L'enfant ne possède pas un cerveau "anglais" qu'il faudrait développer avant ou au détriment d'un cerveau "allemand". On peut très bien apprendre simultanément plusieurs langues. Je n'ai rien contre l'anglais, qui doit être maîtrisé et appris au même titre qu'une langue nationale. Mais favoriser l'esperanto des temps modernes au détriment d'une langue nationale, oui cela me choque. 

Quelles sont les solutions pour préserver l’apprentissage des langues nationales à l’école primaire ?

Si les cantons ne font pas preuve de bon sens, il faudra que la Confédération intervienne en fixant des standards. Nous devons développer les échanges linguistiques à l'intérieur du pays, encourager les étudiants romands à aller étudier à St-Gall, Zürich ou Berne. Idem pour les alémaniques. A l'époque, la "Welschjahr" était un passage obligé pour beaucoup y compris les apprentis. Ma mère a servi dans une boulangerie à Kleinandelfingen (ZH) durant 13 mois avant son école de sage-femme. Les jumelages de communes ont une longue tradition. Pourquoi ne pas jumeler des cantons. En dépit de la SSR qui est l'un des ciments de l'idée suisse, je suis toujours effaré de constater à quel point les régions du pays fonctionnent souvent en vase clos. C'est dommage. Ce pays est varié et passionnant. Profitons-en ! Combien d'Appenzellois connaissent la campagne genevoise ? Combien de Genevois connaissent Appenzell ?